Aujourd'hui j'ai lu
Une Maison de Poupée, de Henrik Ibsen. Régis Boyer, le traducteur, précise bien qu'il faut traduire "Une Maison de Poupée" et pas "La Maison de Poupée" ou "Maison de Poupée", car il est important de banaliser les faits racontés par Ibsen. Il a raison : Quand on lit ce livre, on comprend pourquoi le féminisme a été inventé.
Une Maison de Poupée c'est l'histoire d'une jeune idiote, Nora, mariée à Torvald Helmer, un homme qui l'adore et qu'elle adore, mais qui est gouverné par le qu'en dira-t-on, qu'il habille sous le joli mot d'honneur. Il tient donc beaucoup à vivre en accord avec la société dans laquelle il évolue, et exige de sa femme , son "petit écureuil", une obéissance absolue.
Je conseille à tous ceux qui souhaiterait ne pas se faire gâcher le suspense de cette magnifique pièce de sauter les prochaines lignes, situées entre les astérisques.
*On découvre tout d'abord que Nora a commis deux péchés impardonnable selon son mari : elle a menti et elle a emprunté de l'argent. En secret bien sûr, et Nora avait une bonne raison pour cela : son mari était gravement malade et seul un voyage dans le midi pouvait le sauver, et son père était mourrant.
NORA
Est-ce inconsidéré d'avoir sauvé la vie de son mari ?
Mme LINDE
Il me semble qu'il est inconsidéré d'avoir, à son insu...
NORA
Mais Voyons, justement, il ne devait rien savoir ! Mon Dieu ! Tu ne comprends pas ça ? Il ne devait même pas connaître la gravité de son état. C'est à moi que les médecins venaient dire que sa vie était en danger ; que rien d'autre qu'un séjour dans le Midi ne pourrait le sauver. Crois-tu que je n'ai pas essayer de ruser ? Je ne cessais de lui dire à quel point ce serait merveilleux pour moi de pouvoir aller à l'étranger comme les autres jeunes femmes dans mon état ; je le suppliais, je lui disais : "Rappelle-toi, s'il te plaît, dans quel état je suis", je lui demandais d'être gentil, de faire selon mes désirs. Et puis j'insinuais qu'il pouvait bien faire un emprunt. mais cela le rendait furieux, Kristine. Il me traitait d'étourdie, il disait que c'était son devoir de mari de ne pas céder à mes caprices et à mes lubies... comme il appelait ça, je crois bien. "Bon, Bon" je pensais, "on te sauvera".
Torturée pendant des années par son mensonge, Nora rembourse l'emprunt en rognant sur tout, en s'épuisant les yeux à travailler jusque tard, en passant pour une égoïste légèrement avare, mais si étourdie, si charmante... Ce qui sauve Nora, c'est de penser que si son mari savait, alors, peut-être, pour elle, il ferait une entorse à ses principes. Ne serait-ce pas là une vraie preuve d'amour ?
Lorsque le prêteur menace de tout révéler, Nora craint et espère d'un même coeur le sacrifice de son mari qui la sauverait du déshonneur. Mais le sacrifice ne vient pas.
Pire encore, Torvald la rejette violemment :
J'aurais dû me douter que quelque chose de ce genre arriverait. J'aurais dû le prévoir. Avec la légèreté des principes de ton père... Tais-toi ! et de ces principes, tu as hérité. Pas de religion, pas de morale, pas de sens du devoir... Oh ! Comme j'ai été puni d'avoir jeté un voile sur sa conduite. C'est pour toi que je l'ai fait. Et voilà comment tu me récompenses.
Lorsque l'orage passe, que le danger disparaît, Torvald pardonne. Mais Nora, elle, ne pardonnera jamais. Déçue, elle se rend compte d'être passée à côté d'elle même pendant toutes ces années, et décide de quitter son mari. Mais cela non plus, Torvald ne le comprend pas :
HELMER
Abandonner ton foyer, ton mari et tes enfants. Et tu ne penses pas à ce que les gens vont dire ?
NORA
De ça, je ne m'occupe absolument pas. Je sais seulement que, pour moi, c'est indispensable.
HELMER
Oh ! C'est révoltant. Peux-tu trahir ainsi tes devoirs les plus sacrés !
NORA
Que tiens-tu donc pour mes devoirs les plus sacrés ?
HELMER
Ai-je vraiment besoin de te le dire ? Est-ce que ce ne sont pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants ?
NORA
J'ai d'autres devoirs tout aussi sacrés.
HELMER
Non, tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs ?
NORA
Mes devoirs envers moi-même.
HELMER
Tu es d'abord et avant tout mère et épouse.
NORA
Cela, je ne le crois plus. Je crois que je suis d'abord et avant tout un être humain, au même titre que toi... ou, en tous cas, que je dois essayer de le devenir. Je sais bien que la plupart te donneront raison, Torvald, et que l'on trouve des choses de ce genre dans les livres. Mais je ne peux plus me contenter de ce que les gens disent et de ce qu'il y a dans les livres. Il faut que je réfléchisse moi-même à ces choses et tâche de voir clair en elles.
HELMER
Quoi ! Tu ne verrais pas clair dans ta propre situation ici, dans ton propre foyer ? Pour des questions de ce genre, n'as-tu pas un guide infaillible ? N'as-tu pas la religion ?
Helmer insiste pourtant, lui demande une explication. Et quand Nora lui dévoile le sacrifice qu'elle attendait de lui, même sans l'accepter, son honneur :
HELMER
J'aurais travaillé avec joie nuit et jour pour toi, Nora... j'aurais tout supporté, privations et soucis, pour l'amour de toi. Mais il n'existe personne qui sacrifie son honneur pour l'être qu'il aime.
NORA
C'est ce que des centaines de milliers de femmes ont fait.
Et là, je ne suis pas d'accord. Ce que Nora aurait dû répondre, c'est :
Et moi, que crois-tu que j'ai fait, pour toi ? N'est-ce pas mon honneur que j'ai mis en gage ? Mon honneur que je rembourse sou par sou depuis huit ans ? quatre mille huit cent couronnes d'honneur !
Ainsi Nora s'en va, se débattant malgré tout contre son amour pour cet homme qui est finalement un étranger, qui ne la comprends pas, qui ne la comprendras jamais, qui salit la dernière chance qu'elle lui laisse pourtant. Nora s'en va et l'on comprend pourquoi il était urgent que nos arrière-grand-mères se battent pour leurs droits et ceux de leurs filles. Régis Boyer affirme en introduction que Ibsen est un classique, "surtout si l'on entend par classique le fait de dominer les modes, les types d'expression et les thèmes du moment pour tenter d'atteindre à une vérité universelle plus ou moins indépendante des cadres spatio-temporels". On ne saurait mieux dire, car le thème d'une maison de poupée, qu'il dépasse le féminisme ou non, est toujours d'actualité, et peut-être pas seulement dans des pays lointains où les femmes sont voilées.*